L’école au rythme des règles : le calvaire silencieux des jeunes Camerounaises
Entre manque de toilettes adaptées et peur de la stigmatisation, nombreux sont les facteurs qui favorisent la précarité menstruelle. Un problème qui éloigne chaque mois, des milliers d’adolescentes des bancs de l’école au Cameroun, constituant ainsi un frein majeur à l’éducation qui sacrifie l’avenir de la jeune fille dans l’indifférence générale. Fortement préoccupée par la question, l’association CHERREL de Klove Diana Kamdem, experte en santé publique a décidé d’interpeler la conscience collective à travers un concours national ouvert du 13 au 27 Mai 2026. Une contribution significative à la promotion de la santé sexuelle et reproductive des jeunes et des adolescents qui mérite d’être placée au cœur des priorités nationales.

Projecteur sur une réalité quotidienne mais silencieuse et méconnue de la majorité. Arrêt dans un établissement scolaire de la ville de Yaoundé. Nous sommes dans les couloirs du lycée Bilingue d’Ekounou à Yaoundé ce mardi 26 mai 2026, Florence, jeune fille âgée de 15 ans, baisse la tête. Ce matin, ses règles sont arrivées sans prévenir. Faute d’argent pour s’acheter des serviettes hygiéniques jetables, la jeune élève de la classe de troisième a dû improviser avec des mouchoirs jetables. Sa hantise est qu’une tache de sang n’apparaisse sur son uniforme, l’exposant aux moqueries cruelles de ses camarades. « Quand j’ai mes règles, je préfère souvent rester à la maison », confie-t-elle à voix basse. « Ici au lycée, il n’y a pas toujours d’eau dans les toilettes pour se laver, et les verrous des portes sont cassés. C’est impossible de se changer dignement. ».
Cette déclaration rejoint la situation clairement décrite par Dr Jeannette B. Afounde, experte en santé sexuelle et reproductive. Intervenant au cours d’un webinaire organisé le 19 mai 2026 par l’association CHERREL en collaboration avec le Réseau des médias pour la promotion de la Santé et de l’Environnement (REMAPSEN), elle soutenait en effet que : « Pour beaucoup de filles, la peur n’est pas seulement d’avoir leurs règles. La peur est que cela arrive à l’école, la peur de la tache sur l’uniforme, la peur des moqueries, la peur de devoir quitter la classe plus tôt, la peur d’être humiliée dans un environnement qui ne comprend ni leur corps, ni leur réalité. Dans certaines écoles, des adolescentes apprennent déjà à disparaître socialement quelques jours par mois avant même d’avoir appris à croire pleinement en elles-mêmes ».

Comme Florence, elles sont des milliers au Cameroun à vivre ce calvaire mensuel. Selon l’UNESCO, une fille en Afrique subsaharienne manque l’école en moyenne quatre jours par mois à cause de ses menstruations. Mis bout à bout, ce fléau invisible représente près de 40 jours de cours perdus par an, provoquant retards scolaires, décrochages et parfois abandons définitifs.
Cette problématique est aujourd’hui abordée à travers les approches de Menstrual Health and Hygiene (MHH) ou Menstrual Hygiene Management (MHM), qui reconnaissent que la santé menstruelle ne relève pas uniquement de l’hygiène, mais également de la dignité, de l’éducation, de la santé mentale et des droits humains.
Le coût exorbitant de la dignité
La racine du problème est d’abord économique. Avec l’inflation galopante, le prix d’un paquet de serviettes hygiéniques de qualité oscille entre 600 et 1 200 FCFA. Pour une famille vivant sous le seuil de pauvreté, le calcul est vite fait : la priorité va à la marmite, pas à l’hygiène intime. Les filles se tournent alors vers des solutions de fortune : vieux journaux, morceaux de matelas en mousse ou chiffons sales. Ces pratiques de système D augmentent drastiquement les risques d’infections de l’appareil reproducteur.
Au-delà de la barrière financière, le tabou culturel pèse lourd. Dans de nombreuses communautés, les règles restent synonymes d’impureté ou de honte. L’absence d’éducation sexuelle et reproductive prépare mal les jeunes filles à ce changement biologique, transformant un processus naturel en un traumatisme récurrent.
Des écoles non adaptées
L’autre nœud de la crise se trouve au cœur même des établissements scolaires. Le manque d’infrastructures d’eau, d’assainissement et d’hygiène (WASH) est criant. Comment exiger l’assiduité des filles lorsque les latrines des établissements ne garantissent ni intimité, ni eau courante, ni poubelles pour jeter les protections usagées ? L’école, censée être un lieu d’émancipation, devient un espace d’exclusion temporaire pour la population féminine.
Face à cette urgence, la société civile camerounaise tente de colmater les brèches. Des associations locales multiplient les distributions de kits menstruels et promeuvent l’usage de serviettes lavables et réutilisables, plus écologiques et économiques. Mais ces initiatives de bénévoles restent une goutte d’eau dans un océan de besoins. Pour Dr Afoundé, ces mesures demeurent insuffisantes : « Le débat public réduit souvent cette problématique à la distribution de serviettes hygiéniques. Cette approche, bien qu’utile, demeure insuffisante. La précarité menstruelle est un phénomène multidimensionnel qui affecte directement les conditions d’apprentissage, la participation scolaire, le bien-être psychosocial et l’égalité des chances des jeunes filles »
Vers une politique publique de l’intimité
Pour que les règles cessent de dicter l’avenir académique des jeunes filles, une réponse institutionnelle forte est indispensable. Plusieurs pays africains ont déjà tracé la voie en supprimant les taxes sur les produits hygiéniques ou en les distribuant gratuitement dans les écoles. Le Cameroun doit emboîter le pas. Investir dans la santé menstruelle à l’école, ce n’est pas seulement distribuer des serviettes ; c’est garantir le droit à l’éducation, briser les tabous et offrir les mêmes chances de réussite aux filles qu’aux garçons.
La jeune élève Florence suggère que les parents éduquent leurs enfants sur la question et que le gouvernement voit à la baisse les prix des serviettes hygiéniques. Elle évoque aussi la construction des toilettes adaptées dans les établissements scolaires.
Pour sa part, Dr Jeannette Afoundé soutient que face à cette réalité, les réponses doivent être structurées, multisectorielles et concrètes : « Premièrement, il devient indispensable d’intégrer pleinement la santé menstruelle dans les politiques nationales d’éducation, de santé scolaire et de santé reproductive. Deuxièmement, un audit national des infrastructures scolaires sensibles au genre devrait être réalisé afin d’évaluer l’accès à l’eau ; l’état des toilettes ; la sécurité des espaces sanitaires et les conditions réelles de gestion menstruelle dans les écoles ».
Selon l’experte, les établissements scolaires doivent progressivement disposer : d’eau fonctionnelle, de toilettes sécurisées et séparées, de savon, d’espaces adaptés à l’hygiène menstruelle, ainsi que de mécanismes sûrs de gestion des déchets menstruels. Elle ajoute par ailleurs que l’éducation menstruelle doit être renforcée dès le jeune âge dans une approche scientifiquement correcte, culturellement sensible et non stigmatisante. Elle précise également que les enseignants, conseillers d’orientation et personnels scolaires doivent être mieux formés à l’accompagnement des adolescentes sur les questions de santé menstruelle et de bien-être psychosocial. Elle conclut que la question de l’accessibilité financière des protections menstruelles mérite un véritable débat politique et budgétaire. Quelle place réelle les besoins menstruels des adolescentes occupent-ils aujourd’hui dans les priorités éducatives, sanitaires et sociales ?Une question qui appelle à l’action car le développement du Cameroun de demain se joue aussi dans la dignité de ses filles d’aujourd’hui. Les multiples actions menées par les associations et les experts rappellent qu’il est temps de lever le voile sur ce secret de polichinelle et de faire de l’hygiène menstruelle une priorité de santé publique et d’éducation nationale.
Prince Mpondo








































































































